EDITORIAL PAR ANTOINE DARMON

Au travers de ses œuvres, Danielle Aspis médite sur les questions d’identité et de temps en rapport à la photographie. Son principal moyen de réflexion est la saturation de ses images, par la couleur et parfois par la forme. En modifiant la couleur et la forme d’une photographie, Danielle Aspis cherche à démontrer que l’identité photographique d’un objet ou d’un paysage va au-delà de sa représentation dite “réaliste”. Apporter des modifications est ici vu comme une manière d’ajouter à l’identité de la photographie. Non seulement nous y trouvons de nouvelles inspirations, mais notre attention est amenée sur des aspects que nous ne pouvions remarquer sur le cliché original. Les transformations numériques peuvent faire varier toute la palette de couleur ou aboutir à des images monochromes, à dominante rose, bleue, verte ou autre selon le projet et l’intention. On peut aussi aboutir à des images abstraites ou le sujet de départ s’absente complètement suites à de petites opérations numériques et au fur et à mesure que le développement en série se poursuit.

La série “Mon Arbre” nous offre des paysages dans leur vastitude et leur monotonie. Nous observons des arbres se mêler aux falaises et au ciel bleu, nous offrant une série de panoramas qui sont dès lors transformés. Les différentes touches apportées aux images, en termes de couleurs et de tons, nous font interagir de manières nouvelles avec elles. Nous remarquons des reliefs nous ayant échappé, des nuances auxquelles nous ne faisions pas attention auparavant. Danielle Aspis revendique ce paysage comme étant sien, le modifiant à sa guise et lui donnant sa propre singularité.

Cette idée est poursuivie dans “Abstraction désertique”, dans laquelle Danielle Aspis non seulement joue sur la couleur mais également sur la forme. Dunes et montagnes sont altérées, jusqu’à ressembler à des images au ton surréaliste et aux formes abstraites difficilement comparables aux clichés d’origine mais pourtant liées. Dans “La Machotte”, cette esthétique est poussée par l’usage exclusif de la couleur. Cette fois-ci, Danielle Aspis nous propose un ensemble de paysages, mais également une succession d’objets. La saturation de leurs couleurs nous interpelle et nous donne un autre regard sur des objets faisant autrement partie d’un quotidien.

C’est avec cet esprit et cette méthode que la série “CoronaFlowers” nous est introduite cette année. La période de confinement a largement changé le rapport que nous occupons avec notre espace, tant dans la valeur que nous lui portons qu’à son accessibilité. Due aux mesures gouvernementales de mars 2020, la possibilité de sortie et donc de recherche de sujets photographiques est devenue plus difficile. Le sujet de Danielle Aspis en ces temps confus est un ensemble de fleurs. Modifier leurs couleurs et changer leur apparence transmet le besoin de changement et la recherche d’excitation dans ce quotidien morose que la plupart ont vécu. Confinés, nous avons trouvé refuge dans nos maisons, et bien souvent connectés et accrochés à nos écrans d’ordinateur; l’accès aux espaces naturels nous étaient tout simplement interdits. Comment s’évader alors, si ce n’est par l’intermédiaire d’un imaginaire artificiel nostalgique d’une nature vivante et sauvage devenue inaccessible.

Cette perception du quotidien transformé est représentée à plus grande échelle dans “Paris Confiné”. Nous sommes confrontés à une série de lieux de la capitale désertée. Cette fois-ci, le changement de couleurs tend à donner une vie à ces lieux que l’action a quitté, à leur en insuffler une nouvelle. Par la même occasion, ce changement de couleurs de la ville fantôme lui donne sa propre identité. Il ne s’agit plus du Paris que nous connaissions, mais de celui qui est devenu le théâtre du silence et de l’instant figé.

Dans “Shoes”, plusieurs paires de chaussures sur fond noir nous sont présentées. Usés et parfois abimés, ces objets nous interpellent par les marques que le temps a laissé sur leur surface. La comparaison entre la photographie originale et le cliché modifié et saturé nous laisse percevoir l’ampleur des changements auxquels ces objets ont été sujets. Plusieurs tailles, genres et styles forment cet ensemble de chaussures. Non seulement la dimension du temps est mentionnée, mais celle de leur identité devient également importante. Nous nous imaginons les propriétaires de ces paires de chaussures et leurs interactions au travers de ces objets qu’ils ont laissées derrière. La saturation des couleurs tente de rendre éclatante cette dimension si subtile chez des objets au semblant ordinaire.

Dans “Avenue Montaigne”, cette fascination des objets se poursuit. Ici, Danielle Aspis nous fait l’expérience des vitrines de la célèbre avenue. La plupart des clichés non seulement se concentrent sur les objets exposés (des manteaux, sacs à mains ainsi que les mannequins les portant) mais également sur les réflexions offertes par les vitrines. Par leur travers, nous observons la ville de Paris et ses rues. La photographie de simples objets se transforme alors en une étude de la ville et de sa culture. Les accessoires exposés deviennent plus que des habits, ils deviennent par extension une réflexion de l’avenue Montaigne.

Aujourd’hui, les outils de retouche numériques sont souvent utilisés afin de donner une impression de réalisme, avec des objectifs commerciaux. Danielle Aspis tend à aller à l’encontre de cette convention. En modifiant les tons, couleurs et formes de ses photographies, elle ouvre de nouvelles pistes d’exploration. La comparaison des clichés originaux avec les clichés transformés nous informe de son voyage progressif dans l’abstrait de son art. Ce voyage parsemé d’images irréelles et pourtant enracinées dans le monde réel nous laisse penseur. Les images deviennent culturelles et virtuelles, et rencontrent la contemporanéité. La nature et les choses sont dénaturées, et rejoignent l’Histoire de l’Art et la Technologie. L’outil numérique est déjà bien ancré dans nos quotidiens, cependant son utilisation pour des images artistiques et originales est, pourrait-on dire d’Avant-Garde.

Danielle Aspis a ressenti un vrai besoin de travailler avec les possibilités du numérique, non seulement parce qu’il y avait des contraintes physiques dues au confinement, mais aussi parce que, baignée dans cet univers, elle a voulu pousser les curseurs un peu plus loin. Cette recherche et cette démarche l’ont ouvert à des esthétiques insoupçonnées par lesquelles elle redevient coloriste. Elle essaie tout autant de se laisser porter par ces technologies numériques qu’elle essaie aussi de les maîtriser: c’est ici une question d’équilibre entre les différents effets afin d’obtenir des images harmonieuses et non dissonantes.

Plusieurs questions se posent alors:

Quelle est la limite de notre capacité à redéfinir le réel pour mieux s’en évader et d’où peut bien advenir ce besoin de le transformer?

Car nous partageons une vision similaire de ce réel, le modifier le rend-il personnel?

C’est peut-être en cela qu’elle y trouve sa singularité, et qu’elle lui survit.

De plus, de quelle manière l’Art peut-il s’adapter aux nouvelles technologies?

Ne faut-il pas aussi, bien les appréhender pour ne pas en faire un usage excessif?

La place de l’Art n’est-elle pas à ce carrefour?

BIOGRAPHIE

Danielle Aspis est Docteur en Histoire et civilisations et photographe professionnelle depuis plus de 30 ans. Elle a réalisé des photographies de théâtre, des portraits de comédiens, des reportages sur les défilés Haute Couture, sur des événements en entreprises et sur des événements privés, de l’objet en studio et des séries artistiques, elle a aussi poursuivi des études supérieures dans ce domaine jusqu’à l’obtention de sa thèse en 2014 et en 2019, elle a obtenu un diplôme universitaire en Suicidologie à l’Université Paris Descartes. La photographie est la passion de sa vie et elle a cherché à en expérimenter toutes les pratiques.

 

Dans ses séries artistiques, qu’elle propose à la vente sur son nouveau site internet, elle a réalisé des photographies de paysages de désert, des photographies de fleurs, des photographies de Paris confiné, des photographies de vitrines et des vieilles chaussures en studio, puis cet été, quelques clichés dans sa maison de vacances. Elle a retravaillé les teintes, les matières et les formes avec le logiciel Photoshop, pour obtenir des images soient très abstraites pour la série intitulée : Abstraction Désertique, soient très colorés ou saturés et graphiques pour ses autres séries : Mon Arbre, CoronaFlowers, Paris Confiné, Avenue Montaigne, Shoes et La Machotte.

 

Durant sa carrière, elle a aussi participé à des expositions collectives dont le Salon des Artistes Sévriens en 2005 et 2007, la Mission Photographique du Conseil Général de Seine Saint Denis sur le thème Architecture en 1994-1995, et l’exposition organisée par le Collectif Image présentée à La Forge à Paris en 1993, et pour 1992 et 1993, elle a participé aux expositions organisées dans le cadre de la Fête de la Jeunesse et des Salons des Artistes Français à Paris. Elle a aussi réalisé quelques expositions personnelles dont la dernière à Vichy, en 2008. Entre 1987 et 1991, en début de carrière, elle a réalisé plusieurs expositions de photographies de théâtre (École Nationale des Arts et Techniques du Théâtre, Paris, Cercle Bernard Lazare, Paris, Théâtre Gérard Philippe, Saint Denis, et Théâtre Renaud Barrault, Paris). Sa dernière exposition collective remonte à Juin 2019, à la mairie de Boulogne Billancourt, et qui s’intitulait: « Regards Révélateurs ». Sa dernière exposition personnelle s’est tenue à la Galerie Mona Lisa, Paris au mois de novembre 2021.

 

Aujourd’hui, à travers les nouvelles technologies numériques, elle réinvente ses photographies en utilisant les potentialités de celles-ci, et se redéfinit par là même en tant qu’artiste puisqu’elle redevient coloriste, comme un peintre mais sans la matière épaisse de la peinture. Imprimées par Subligraphie, ses photographies transformées ou altérées, hautes en couleurs, sauront vous enchanter : en cadeau ou pour vous-même, n’hésitez plus !

DIPLOMES UNIVERSITAIRES

2019 : Diplôme d’Université : « Suicidologie: Comprendre, évaluer et prévenir le risque suicidaire chez l’adolescent et l’adulte ». 

Faculté de Médecine Paris Descartes, sous la direction de Fabrice Jollant.

 

2014 : Thèse de doctorat à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (Discipline: Histoire et civilisations) sous la direction de Jean Dhombres.

« Méthodologie de l’imagerie scientifique à partir de cas issus de techniques photographiques objectives et un dernier cas contemporain où l’image reprend une liberté. La chronophotographie d’Etienne Jules Marey, la radiologie par les rayons X, l’image photographique détectrice des rayons uraniques et les nanosciences ».

 

1998 : DEA à l’Université de Paris VIII (UFR Arts, Département Arts Plastiques) sous la direction d’André Rouillé.

« La Théâtralité au sein des oeuvres photographiques contemporaines ».

 

1995 : Maîtrise des Sciences et des Techniques à l’Université de Paris VIII (UFR Arts, Département image photographique) sous la direction d’André Rouillé.

« L’Oeuvre de David Tartakover n’est-elle qu’une exégèse de l’Histoire? » suivi de « Vers une pratique photographique de l’installation ».

 

 

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